La saison 1 d'HADOPI viens juste de se terminer (les gentils ont gagnés) que la 2eme saison démarre sur les chapeaux de roues avec de nouveaux méchants (Fred Mitterrand et MAM), de nouveaux effets spéciaux (passage de la loi fin juillet), de nouveaux pouvoirs surnaturels (surveillance des mails, de Skype, ...)... Nous voilà donc repartis dans des débats violents et stériles (parce que le gouvernement ne veut/peut pas comprendre), alors que pour moi, le premier argument, la base de toute cette histoire n'a pas été résolu.

Revenons donc aux sources. Ce qui m'intéresse, c'est de voir à quel point la propagande des majors a marché. Aujourd'hui, il est très rare d'entendre les opposants à la loi argumenter sur la cause de cette loi, à savoir : le "piratage" est responsable de la crise du marché de la culture. Il y a 2 points à noter dans cette affirmation. Le premier, c'est qu'il y a une crise dans le marché de la culture. Le deuxième, c'est que la cause de cette crise est le "piratage", cad la contrefaçon par copie non autorisée de fichiers couverts par les droits d'auteurs.

Le marché de la culture est en crise

C'est ce que n'ont de cesse de répéter les responsables des grands groupes de production et de diffusion de musique : Universal Music Group, Sony Music Entertainment, EMI Group et Warner Music Group. Ils nous disent que les ventes de disques diminuent, que l'augmentation des ventes sur internet ne contrebalance pas, qu'ils ne peuvent plus investir dans de nouveaux auteurs, que la culture sombre, ... Soit.

Internet est un outil formidable, et on peut, par exemple, aller jeter un coup d'oeil aux résultats trimestriels de ces grands groupes grace à un certain nombre de sites journalistiques spécialisés en économie. Voilà ce qu'on trouve sur le site http://www.edubourse.com :

Résultats du 2eme trimestre 2008 :

Universal Music Group :
Le résultat opérationnel ajusté d’UMG s’élève à 259 millions d’euros, en hausse de 17,7 % et de 24,4 % à taux de change constant par rapport au premier semestre 2007. Cette progression s’explique par une très bonne part de marché, en particulier aux Etats-Unis et au Japon, par la poursuite de la croissance des ventes de musique numérisée, par l’intégration de BMG Publishing et Sanctuary, par des reprises de provisions à la suite de la baisse de la valeur des instruments de rémunération à long terme et par la hausse des redevances. Le résultat opérationnel ajusté est affecté par 29 millions d’euros de coûts liés aux restructurations en cours au sein des activités de la musique enregistrée, d’Univision Music Group et des sociétés acquises en 2007. Le résultat opérationnel ajusté, hors coûts de restructuration et à taux de change constant, progresse de 38,0 % sur le semestre.

Résultats du 3eme trimestre 2008 :

Universal Music Group :
Le chiffre d’affaires d’Universal Music Group (UMG) pour les neuf premiers mois de 2008 s’élève à 3 142 millions d’euros, en hausse de 3,5 % à taux de change constant par rapport à l’année précédente (en retrait de 3,8 % à taux de change réel). Cette performance s’explique par la croissance de l’édition musicale et du merchandising (acquisitions de BMG Music Publishing et de Sanctuary en 2007), par l’augmentation de 33 % à taux de change constant des ventes de musique numérisée et par la hausse des redevances. Ces éléments ont plus que compensé la baisse des ventes physiques.

En hausse de près de 25% au 2eme trimestre, de 3,5% au 3eme, c'est sur, ça va mal pour les majors... Et puis, c'est pas comme si on était en temps de crise... Ces éléments ont plus que compensé la baisse des ventes physiques Il est amusant de constater qu'ils racontent à leurs actionnaires exactement l'inverse de ce qu'ils racontent aux législateurs...

Je trouve ça purement scandaleux en fait. Faire croire que le secteur est en danger alors que, visiblement, tous les indicateurs économiques sont au beau fixe, et tout ça pour faire passer une loi pour pouvoir faire encore plus de profit sur le dos des amateurs de culture. Ces gens là nous font croire qu'ils sont des gens de culture, qu'ils oeuvrent pour la connaissance et le développement intellectuel de tout un chacun alors qu'ils sont prets à couper les gens d'Internet pour pouvoir faire un peu plus de fric. C'est moche, ça me révolte. Et du coup, je n'achète plus rien chez eux.

Regardons maintenant les chiffres de la SACEM, première et unique (monopole) société de gestion des droits d'auteurs en France. Dans le dernier rapport de la SACEM (pour l'année 2007), on peut lire ceci :

En 2007, les perceptions de la Sacem retrouvent la voie d’une légère croissance, avec une augmentation de 0,4%, à 759,1 M€, dépassant ainsi le record établi en 2005 (757,4 M€). Cette reprise fait suite à l’érosion de 0,2% enregistrée en 2006, seul exercice baissier pour la Sacem depuis 1992.

2007, année record pour les perceptions de la SACEM. C'est sur, on est en plein dans la crise !!! En regardant avec plus d'attention, on voit que, en effet, les revenus dus aux supports physique sont en forte régression, mais aussi que les nouveaux modes de consommation tels que téléchargement "licite", sonneries de portables, redevance pour copie privée, ... sont en très forte croissance et parviennent à compenser la baisse de vente de disques.

Conclusion : Il n'y a pas de crise, mais une mutation des comportements de consommation, ce qui était assez prévisible, vu les innovations apportées par Internet.

Le piratage est la cause de la diminution du revenu sur les supports physiques

Ben oui, c'est pourtant simple, un disque téléchargé = un disque non acheté. C'est ce que les majors veulent nous faire avaler.

Regardons quelques études parmi les plus sérieuses et les plus indépendantes qui se sont penchées sur le sujet :
En premier, regardons les travaux de Patrick Waelbroeck, professeur associé à l’ENST au département Economie et Science Sociale et spécialiste du piratage et de l’industrie culturelle. Ces travaux concluent que le piratage a soit pas d'incidence, soit une incidence positive sur l'économie culturelle. Comme ces travaux sont en anglais (recherche universitaire oblige) et d'un niveau assez costaud, voila un extrait d'interview donné pour l'excellent magazine ReadWriteWeb pour comprendre pourquoi un accès gratuit à la musique peut être positif pour toute l'industrie :

Une grande proportion des étudiants sont ce que l’on peut appeler des “pirates”, ils ont pour principal objectif de se constituer une bibliothèque numérique gratuitement. Par contre on a une proportion très importante, de l’ordre de 15% à 25%, de gens qui copient pour découvrir, pour étendre leur culture, ce groupe n’est pas particulièrement caractéristique d’une classe d’âge, mais il est clair que l’on a à faire à ces deux populations.

On constate une forte substitution à l’achat légal pour les “pirates”, ceux-là n’achètent quasiment plus de CD, mais ce que l’on voit également, c’est que ces gens là, au départ, n’achetaient que très peu de CD, ils ont généralement des revenus disponibles très faibles pour la musique légale et la substitution à l’achat joue beaucoup.

Par contre, ce que l’on constate, c’est que ce sont ceux qui avaient un revenu disponible important pour acheter de la musique (et qui achetaient entre 10, 15 albums ou plus par an) ont utilisé internet pour découvrir de nouveaux horizons et élargir leur consommation culturelle, et cette population là, du coup, consomme plus de produits culturels légaux.

Si on réduit l’accès au P2P, cela va diminuer la consommation culturelle de ce dernier groupe et du coup diminuer leur consommation légale. Quant au premier groupe, leur revenus ne leur permettra pas de consommer plus, de toutes façon. Au final, c’est mauvais pour la culture et pour l’industrie de la musique.

Je finis cette démonstration avec 2 autres études commandées par les gouvernements suédois et néerlandais et qui concluent elles aussi à un impact positif du piratage.

Le premier à être paru est le rapport commandé par le gouvernement hollandais. La conclusion est la suivante :

L'enquête montre que les effets économiques de partage de fichiers sur le marché néerlandais de bien-être à court et à long terme très positive.

Le deuxieme est un rapport norvégien qui conclue que les plus gros pirates sont aussi les plus susceptibles d'acheter de la musique soit en ligne, soit sur support physique.

Conclusion : Le piratage n'est pas en cause dans la chute des ventes de disques. La cause serait peut être plutot à chercher du coté des changements de consommations de produits culturels au sens large : au niveau de la musique d'abord : plus de concerts, plus de produits dérivés, mais aussi par le remplacement par d'autres produits culturels : cinema, jeux vidéos, ... C'est en tout cas l'explication que donnent certains spécialistes du domaine.

So what ?

Le plus remarquable dans tout ça, c'est que meme les opposants les plus farouches à la loi Hadopi semblent avoir oublié cet aspect. C'est dommage car c'est la base de toute cette histoire invraisemblable. Cela montre à quel point les majors ont un accès facile et privilégié aux caneaux d'information pour pouvoir influencer à un tel point l'opinion publique et celle des décideurs. En comparant ce cas français à d'autres cas à l'internationale (procès The Pirate Bay, directives européennes, allongement des droits d'auteurs en Europe, aux Etats-Unis -amendement Mickey Mouse-, ....) on se rend compte de la puissance et de la nocivité de ce lobby, avec comme principales victimes, nous, les consommateurs, et la culture qu'ils prétendent défendre.