— Bonjour maman, comment ça va ?

— Coucou mon fils, tu vas bien ? As-tu passé une bonne semaine ?

— Ça va bien, je suis juste un peu énervé par les débats parlementaire sur loppsi qui ont commencé récemment.

— Ah oui, j'en ai vaguement entendu parler aux infos. C'est une loi contre l'insécurité en plus, il me semble.

— Pas seulement, et la partie qui m'intéresse concerne le volet Internet (tu t'en étais doutée...) de la loi, et en particulier le blocage des sites pédo-pornographiques.

— Ah oui, ils en ont aussi parlé un peu aux infos. Ça me semble être une mesure utile et intelligente ça, quand même...

— C'est l'impression que cela donnera à l'immense majorité des citoyens, en effet, mais non, ce n'est pas une bonne mesure, et si tu as un peu de temps, je peux essayer de t'expliquer pourquoi.

— Papa est en train de faire à manger, alors oui, j'ai un peu de temps, et puis ça m'intéresse. Mais n'utilise pas trop de notions d'informatique compliquées s'il te plait...

— Promis, je vais essayer !

Commençons par le commencement, c'est à dire ce que prévoit l'article 4 de la loppsi, puisque c'est celui-ci qui concerne Internet et les sites pédophiles. Cet article prévoit simplement de constituer une liste de sites proposant du contenu pédophile et d'obliger les fournisseurs d'accès à Internet (Free, SFR, Orange, FDN, ...) et les hébergeurs de ces sites à en bloquer l'accès. Qui constituera cette liste ? Une autorité administrative.

— Une autorité administrative ? N'est-ce pas le rôle du juge que de trancher quant à la légalité d'un site ?

— Si, tout à fait, mais le gouvernement a décidé que c'était une perte de temps que de passer par un juge.

Et cela ouvre bien entendu la porte à toutes sortes de dérives, notamment, il pourrait se trouver des sites non pédophiles sur cette liste, comme des pages web expliquant le contournement de certaines censures, d'autres formes de pornographies qui seront plus tard jugées choquantes, puis des sites de "piratage" d'œuvres culturelles, d'opposants au président, etc. Bref, des sites qui n'ont rien à y faire. Comment contrôler cette liste et faire en sorte qu'elle ne devienne pas une censure digne de celle pratiquée en Chine ? Pour cela il faudrait que cette liste soit publique, mais dans ce cas, elle constituerait un annuaire de sites pédophiles, ce qui n'est évidemment pas le but recherché.

— Tu es sur que tu n'exagères pas un peu le tableau avec ton histoire de dérive du contenu de la liste vers une censure généralisée ?

— Hélas, non, et j'ai pour appuyer mes dires l'exemple de l'Australie qui a déjà tenté ce même système de blocage des sites pédo-pornographiques, et dont la liste noire a fuité sur Wikileaks (ce qui est quasiment impossible à empêcher, au passage). Dans cette liste on trouvait des sites pédophiles certes, mais aussi nombres d'autres sites qui n'avaient rien à faire ici, et même la page personnelle d'un dentiste. Je te renvoi à la lettre de reporters sans frontières à ce sujet. D'autres part, les australiens ont envisagé d'étendre cette liste au jeux violents, et, pour revenir en France, un des amendements déposé par un député envisage déjà l'extension de cette liste aux sites proposant du contenu pornographique violent (mais légal). On peut ajouter à cela que les majors ont dors et déjà dit qu'elles suivaient le texte avec intérêt car, si c’est possible pour la pédophilie, c’est peut être possible pour des contenus illégaux de musique. Donc non, prévoir une dérive du contenu de cette liste n'est absolument pas de la paranoïa, puisqu'elle à déjà lieu.

Mais continuons un peu. Cet article a trois objectifs annoncés, et le premier est d'empêcher les enfants de tomber malencontreusement sur de tels sites,

— Alors là, je ne vois pas comment tu pourrais être contre cet objectif ! Quand on pense au dégâts psychologiques que peuvent générer de tels images sur les enfants...

— Je ne suis pas nécessairement contre cet objectif, même si à mon avis c'est se détourner du problème réel. Et l'autre problème, celui qui me fait dire que cet objectif n'est qu'un alibi pour faire passer la loi sans résistance, c'est que des sites pédophiles sur lesquels on tombe par hasard, ça n'existe pas. Il ne s'en crée qu'une poignée tous les ans, et tous sont fermés dans la semaine suivant leur création par les forces de l'ordre, qui font, au passage, un travail exemplaire. Ce premier objectif n'est là que pour faire peur aux citoyens.

— Oui, c'est assez classique comme technique...

— Le deuxième objectif est d'empêcher les amateurs de contenus pédophiles les moins motivés (c'est dans le texte de loi) d'accéder à ces sites. Tu remarqueras déjà qu'il n'est pas question d'empêcher les pédophiles motivés d'y accéder, sous-entendu parce que eux vont plus chercher à contourner le blocage, et vont y arriver. En effet, il est possible de contourner n'importe quel système de blocage, on ne peut donc décemment pas vouloir complètement bloquer ces sites. Le problème, c'est que ces contournements ne sont vraiment pas difficiles à mettre en place, et moi qui ne suis pas capable de trouver des sites pédophiles (pourtant, j'ai cherché, par défi, et parce que tout le monde disait qu'on pouvait y tomber dessus par hasard), je connais déjà une demi-douzaine de manières de contourner ce filtrage qui n'est pas encore mis en place ! Autant dire que ce deuxième point est aberrant , mais il aurait fallu un point de vue d'expert informatique pour que les législateurs s'en rendent compte.

— Oui, parce que moi je suis déjà dépassée au niveau technique ! Il faut donc que je te crois aveuglément, et même si tu es mon fils, je n'aime pas trop ça...

— Et tu as raison ! Voici un petit graphique pour situer les différents filtrages possibles, leur coût, leur efficacité, leurs effets de bord et les moyens de contournement. Même si tu ne maîtrises pas les notions techniques, tu te rendras compte que les moyens de contournement sont légions pour chacun de ces types de filtrage, notamment l'utilisation de proxy est efficace dans presque tous les cas et ne nécessite que très peu de connaissances techniques.

— Le tableau parle de surblocage dans les effets de bord, qu'est ce que cela signifie ?

— Le surblocage, c'est quand certains sites ou pages web tout à fait légaux deviennent inaccessibles suite au blocage d'un autre site, lui étant légitimement bloqué. Par exemple, l'Angleterre avait fait bloquer la page Wikipédia concernant le groupe de musique Scorpions, car l'une de leurs pochette d'album représente une jeune fille pré-pubère nue. Malheureusement, c'est tout Wikipédia qui a été rendue inaccessible, alors que les autres pages du site sont tout à fait légales (et au passage l'image sur la pochette est également légale, puisque l'album en question a été vendu, et l'est toujours). Ce sera l'un des inconvénients les plus directs pour les usagers, mais pas forcément le plus grave.

— Ha, parce qu'il y'a d'autres inconvénients à prévoir ?

— Oui, bien sur ! Il faut bien comprendre qu'Internet est conçu pour être un réseau stupide : il ne fait que transmettre de l'information d'un point A à un point B. Il n'y a aucune discrimination, ni quant à la nature de l'information, ni quant à la source ou à la destination. Filtrer ou bloquer, c'est exactement l'opposé, ça revient à étudier chaque morceau d'information, et à laisser passer ou bloquer seulement certains paquets. Non seulement le réseau n'est pas prévu pour ça, et cela demanderait des moyens informatiques et financiers gigantesques, mais cela pose aussi la question de la neutralité d'Internet, et avec ça, celui de la vie privée.

— La neutralité d'Internet ? Qu'est ce que c'est que ça ?

— Ah, c'est une notion difficile à décrire. Je te renvoie à la page consacrée à ce sujet sur le site de la Quadrature du Net, mais pour se faire une idée, on peut utiliser la comparaison d'Internet avec La Poste. Il semblerait en effet scandaleux que La Poste ouvre chaque courrier pour vérifier que le contenu n'est pas illégal avant de continuer son acheminement. Par ailleurs cela demanderait des effectifs très important, et remettrait en cause toute la confiance dans ce service, ce qui obligerait de nombreuses personnes soucieuses de leur vie privée ou de leurs secrets professionnels par exemple a se passer de ce service. Il en va de même pour Internet avec des considérations techniques en plus, en terme de qualité de transmission, de sécurité, d'évolutivité, ...

— Très bien, j'irai voir le site de la Quadrature du Net à temps perdu, ça m'a l'air important. Mais revenons à la loppsi, tu m'as dit qu'il y avait 3 objectifs dans la loi, et tu ne m'en as cité que 2 pour l'instant. En quoi consiste-t'il ?

— Oui, le troisième et dernier point veut réduire les bénéfices des industries pédo-pornographiques du fait de la diminution des consultations de leurs sites. Encore une fois, ça ne tiens pas la route : comme mentionné dans le deuxième point, seuls les amateurs de contenus peu motivés sont visés par le blocage ; ce ne sont donc pas eux qui achètent du contenu, donc pas eux qui enrichissent cette mafia. Les vrais "consommateurs" (beurk) eux utilisent d'autres techniques complètement à l'abri de ce genre de filtrage pour accéder à des contenus (voir à ce sujet le livre libre "Confessions d'un pédophile", paru chez InLibroVeritas,) et continuent d'enrichir les organisations criminelles qui produisent et diffusent les contenus pédo-pornographiques sans être inquiétés par le filtrage.

— Bon, mon fils, ton père m'appelle pour passer à table. Je vais donc aller manger, mais ce que tu m'as dit est très intéressant. Où pourrais-je trouver plus d'information, à lire un peu plus tard, quand j'aurai le temps ?

— D'abord, sur le site de la Quadrature du Net, avec sa page dédiée à la loppsi. Il s'agit d'un collectif citoyen centré sur Internet, et ses dossiers son très à jour et très complet. Une référence. Bien sur, les sites des journaux spécialisés en informatique, PCInpact, Numérama, Ecrans.fr font régulièrement des sujets sur loppsi. Il est aussi possible de suivre sur Twitter la loi, en cherchant le mot clé #loppsi. De nombreux articles sur le sujet sont donnés par les membres du réseau. Il est également possible de suivre la loi grâce au vidéos en direct de l'assemblée, disponible sur le site de l'assemblée nationale. Dans un autre registre, et pour défendre le point de vue opposé, l'article d'un expert en cybercriminalité, et notamment les commentaires, et encore plus précisément le commentaire 28 de Benjamin Bayart. Bien sur, il y'en a d'autres, mais je te laisse ceux-la, c'est déjà pas mal !

Bon appétit, et à bientôt !

— Merci, à bientôt et bonne semaine !